La NASA de l’apocalypse.

Chers journalistes et les autres,

J’aimerais vous raconter un truc. L’histoire d’une histoire complètement vraie sauf que non, ou plutôt pas tout à fait mais quoique. Appelons ça l’histoire de la petite fille qui criait au loup alors que c’était plus ou moins une belette en short, si ça vous va. 

Le 14 mars dernier, Nafeez Ahmed, visiblement blogueur spécialisé dans les thématiques environnementales pour le Guardian, y publie un texte intitulé :

“Étude financée par la NASA: la civilisation industrielle en route pour un effondrement irréversible ?”

Cet article relaie les conclusions d’une étude menée par des universitaires, étude à paraître selon laquelle en gros notre “civilisation industrialisée” pourrait venir à disparaître à cause de notre mauvaise gestion des ressources.

Jusqu’ici, même si ça ne fait pas tout à fait plaisir, ça ne parait pas complètement déconnant à quiconque a déjà bazardé des babybels périmés en rangeant les courses dans le frigo. Faites pas comme si.

Tweet du Guardian

Mais ça se gâte. D’abord, l’auteur de l’article – au statut bizarre, journaliste ? blogueur ?- ne prend pas trop la peine de demander l’avis d’autres professionnels pour nous éclairer sur la crédibilité de cette étude et aucune critique ou mise en perspective n’est apportée si j’en crois mon anglais de type “moyen/courant mais avec gros accent de chiottes”. 

D’ailleurs, au passage, de quoi d’autre Nafeez Ahmed est-il l’auteur ? Bingo. D’un livre sur… « la crise de notre civilisation ». Bon. Ça peut faire de lui un expert, hein. Mais ça peut aussi lui faire perdre toute objectivité quant à ce qui pourrait apporter de l’eau à son moulin, non ? À vrai dire, difficile d’y voir clair sans avoir soi-même développé une certaine expertise dudit moulin. Mais venons-en au fait.

On apprend dans l’étude que celle-ci a en fait été “partiellement financée” par une bourse du centre Goddard de la NASA.

Vous voyez ce petit partiellement là ? Eh ben ce n’est pas tout à fait ce que laisse entendre le titre du Guardian. Et mine de rien, hop, cette petite boulette deviendra grande.

 

Le lendemain, 15 mars, la presse francophone reprend l’info, et c’est là que ça part lentement mais sûrement en sucette. La belge RTBF dégaine en titrant “Une étude de la Nasa met en garde contre la chute de l’Empire occidental”

 

Pourquoi ça part en sucette ? Parce qu’après le Guardian qui transforme une « étude ayant bénéficié d’une bourse partielle de la NASA » en « étude financée par la NASA« , les pioupious de la RTBF transforment à leur tour “étude financée par la NASA” en “étude de la NASA”… et qu’à partir de là, plus personne ne s’embêtera à préciser.

La différence peut paraître tatillonne mais… Pardonnez-moi, mais qu’on m’annonce qu’on a dégotté un album inédit de Brassens ne me procure pas tout à fait la même sensation qu’un inédit de Francis Lalanne pour lequel Brassens aurait filé 5 euros sur ulule en échange d’un slip dédicacé. Bon.

 Quoique.

Et donc bingo, deux jours plus tard, les médias français embrayent. C’est à partir du 17 mars qu’une flopée d’articles voit le jour. Dans les premiers, Slate, qui titre “Notre civilisation est condamnée, selon une étude de la NASA”. 

Sauf que ouais mais non, puisque comme on l’a vu, il ne s’agit pas d’une étude DE la NASA, mais d’un slip dédicacé. 

Le blog Big Browser du Monde, reprend les mêmes termes dans son titre le lendemain. A ceci près qu’on passe de « notre civilisation » à « la civilisation »…

Ensuite, c’est rigolo. Parce qu’à partir du 19, la notion d’”étude”a carrément tendance à disparaître des titres. Alors ça ne change peut-être pas fondamentalement le sens, mais c’est marrant comme en passant des résultats d’une “étude” à une “annonce/prédiction” on se sent quand même doucement glisser d’un truc à peu près scientifique vers le rayon ésotérique, avec encens au patchouli. Sauf que le vendeur en toge serait prix nobel de chimie.

C’est marrant, mais c’est chelou. La NASA qui nous fait l’horoscope, c’est comme si ma pharmacienne essayait de me vendre des clopes, y’a un truc qui me turlupine.  

Tremblez, la NASA l’a PRÉDIT.

Je suis sûre que ça ferait un très bel exercice de quatrième, prenez vos cahiers et faites deux colonnes, une pour le champ lexical scientifique et une pour le champ lexical du patchoulisme apocalyptique, que constatez-vous au fur et à mesure des articles et n’oubliez pas de laisser trois carreaux dans la marge.

Evidemment, la déformation atteint son apogée quand, alors qu’on parlait jusqu’ici de la chute d’UNE civilisation – la nôtre, l’occidentale-, certains médias se mettent à parler de… fin du monde.

 Le même article sur les sites d’Europe 1et Le JDD 

Sachez qu’en fait, j’ai vérifié, et si la civilisation occidentale disparaissait, il semblerait qu’il resterait quand même une sacrée flopée de pays. Bon, certainement des pays de gros nases même pas dotés de popcorn, de pistes cyclables ni de cafetières programmables, mais enfin de là à parler de fin du monde parce qu’il ne resterait qu’eux, c’est un peu un truc de gros moisis du crâne. À force de faire les malins un de ces quatre on va se prendre un retour de karma faudra pas venir se plaindre.

Aucun rapport mais je vous invite à essayer d’illustrer le karma et on en reparle.

Et voilà comme en une semaine, on est donc passé d’”une étude universitaire partiellement financée par une bourse du centre Goddard de la Nasa et avançant des scénarios pouvant mener à la chute de notre civilisation” à “la NASA annonce la fin du monde”, avec images d’apocalypse en noir et blanc et tout le bazar.

La faute à qui ? Un peu à tout le monde. À Nafeez Ahmed, qui publie telles quelles les conclusions d’une étude sur le Guardian, et évoque une étude financée par la NASA quand elle ne l’est que partiellement via une bourse. L’article original a d’ailleurs été retoqué depuis pour “ se montrer plus clair quant à la nature de l’étude et à sa relation à la Nasa “. Il faut dire qu’il s’est pris une volée de bois vert.

 

 

À la RTBF, aussi, qui fait l’erreur de titrer “une étude de la NASA”. Le site a d’ailleurs corrigé son titre depuis. Il faut avouer que c’est moins vendeur. 

Pour l’anecdote, l’url, et les les légendes d’illustrations, elles, sont toujours d’origine…

 

L’article, modifié, fait d’ailleurs plus ou moins acte de contrition.

C’est pas notre faute mais quand même pardon.

Contrition logique, puisque la NASA a été obligée de publier un communiqué de presse :

 

“Ce qui suit est une déclaration de la NASA concernant les rapports erronés des médias attribuant à la NASA un article sur sur la population et les impacts sociétaux : 

Les travaux [...] n’ont été ni réalisés à la demande de la NASA, ni dirigés par les NASA, ni révisés par la NASA. C’est une étude indépendante menée par les chercheurs de l’université en utilisant des outils de recherche développés pour une activité distincte de la NASA. [...] La NASA n’endosse pas la responsabilité de ce papier ni de ses conclusions. »

Comme ça c’est clair.

Quant aux médias français qui ont relayé l’affaire,il faut bien dire qu’ils y ont aussi été de leur boulette en vérifiant plus ou moins que dalle, faisant aveuglement confiance à leurs collègues.

Or je n’ai vu de correction à ce jour dans aucun des papiers français, et ça m’embête. 

Ça m’embête parce que je les aime bien, moi, les journalistes, alors j’aime pas quand il y en a qui font des boulettes.

Ça m’embête même si ce sujet me passionne autant qu’une pub pour les protège-slips et que les prédictions d’apocalypse, ça commence à nous passer au-dessus comme de la mitraille en 14.

Mais ça m’embête pour la crédibilté du reste, pour les autres histoires, les infos qui comptent, les enquêtes en eaux troubles. Ça m’embête que vous donniez raison aux énervés qui vous accusent de tous les maux et leurs contraires, alors voilà, j’aimerais bien que vous corrigiez.

Juste un petit ajout, un petit mot au bas de ces articles déjà perdus au fond de l’océan de l’info, un post-it sur leur tombe. « PS : en fait c’était pas vraiment la NASA, juste une étude parmi des millions ». 

C’est vite, fait, non ? Si ça vous gêne, je promets de pas regarder. De toute façon j’allais prendre un babybel au frigo.

——

Edit du 08/04/14 : publication d’un erratum du Monde.fr

Post to Twitter

Publié dans Gribouillages | 41 commentaires