Mercredi 19h40.
Après 53 minutes d’attente, votre dentiste vous fait allonger sur son célèbre fauteuil, tripatouille votre mâchoire et déclare que la couronne qu’il vous a fait faire est ratée et qu’il doit la faire refaire. Avant d’ajouter devant votre air déconfit –quoique totalement muet étant donné qu’il a toujours les doigts entre vos dents – que ce n’est pas grave, puisqu’il vous donne rendez-vous vendredi prochain à 11h30, au revoir merci.
Un vendredi à 11h30 ? « Mais youpi tralala » vous dites-vous en vous-même totalement guillerette. C’est absolument parfait, puisque vous passez généralement vos vendredi à cueillir des coquelicots dans les champs alentours, et que vous aurez seulement à emprunter le petit chemin des alizées pour rendre visite à ce fabuleux médecin.
Qui vient de surcroit de vous prouver la mesure époustouflante de ses compétences par un poétique « Couronne de meeerde ».
Peut-être même pousserez-vous au retour jusqu’au Vieux quai des amoureux, cueillir quelque pissenlits sauvages afin d’occuper le reste de votre journée à boire des tisanes de jus de pêche fait maison en chantonnant de délicieuses romances du XVIe siècle et en effeuillant ce ravissant bouquet.
On vous racontera un jour l’histoire d’une femme qui osa objecter qu’elle travaillait le vendredi et ne pouvait se rendre au dit rendez-vous. Bien que les versions divergent, la fin la plus probable de cette anecdote est l’immolation au bûcher de ladite révolté sur le champ de Mars et Vénus. On vous a cependant rassuré : après lapidation publique, lapins en pantoufles de vaire, princesses sans petits pois, et mamans ours retournèrent faire des confitures et vécurent heureux dans le monde merveilleux des bisounours.
Jeudi, 8h14
Après 8 minutes d’attente, votre train est supprimé. Et puis non. Et puis si. Après 12 minutes d’attentes, votre train est finalement totalement supprimé. Et puis non ? Et puis si, si. Après 20 minutes d’attente, rien. Après 22 minutes d’attente, nous vous rappelons qu’il est interdit de fumer dans la gare attention aux pickpockets.
Après 28 minutes d’attentes, votre train est annoncé. La foule détendue alors amassée aux pieds du tableau souverain des affichages se ravit d’enthousiasme frivole, se salue, se sourit, et s’organise.
Les hommes forts jettent leurs cartables aux orties et portent mamans et jeunes enfants à bouts de bras, tandis que les femmes perchées sur des talons de 12 en coton massant chatouillent les bébés et offrent leur aide aux plus âgés qu’elles connaissent bien pour leur apporter régulièrement de la soupe au potiron les soirs de grands froids.
Lorsque les voyageurs sont tous confortablement assis dans de propre et luxueux wagons, parfumés de citrons doux et de fleur d’oranger, le conducteur explique posément dans des enceintes dernier cri que suite à un incident d’exploitation, votre départ est reporté à une autre voie. Rigolards, les voyageurs bons enfants profitent de ce revirement de situation pour entamer une marelle géante dans la gare et entamer en chœur des chants scouts.
Lorsque le convoi prendra finalement le départ, vous penserez à la veille. Lorsqu’après l’expédition du bonheur qu’est ce voyage quotidien en train, vous avez constaté que la SNCF, prêtresse des rails euphoriques, avait ajouté une machine grandiose à la sortie de la gare de banlieue, obligeant tout un chacun à badger de nouveau pour regagner ses pénates dorées, et l’invitant donc à former une file de 65 personnes et à faire joyeusement connaissance avec une nuée de concitoyens tous enjoués après une formidable journée à se rouler dans les herbes hautes en jouant de l’accordéon.
Oui, la veille, en découvrant l’imposante machine, vous avez été fière. Fière de donner chaque mois à l’organisation paradisiaque de ces va et viens urbains près de 10% de votre SMIC dont vous ne savez que faire. Déjà émerveillée du luxe, calme et volupté du service fourni, du fonctionnement millimétré du système d’exploitation, de la prévision clairvoyante des intempéries et de la gestion impeccable d’un moyen de transport écologique que tout politique recommande du haut de sa Mercedes, vous avez tiré votre chapeau en constatant la dépense légitime, censée, et absolument prioritaire de cette machine de sortie de gare.
On vous racontera un jour l’histoire d’une femme décédée à la suite d’une agression, d’un viol, et d’un meurtre dans un de ces wagons. Pfff. Légende urbaine.


très bon billet, j’adore le ton ironique employé !
« moyen de transport écologique que tout politique recommande du haut de sa Mercedes »
ahah ! désormais il faudra dire Citroen DS5 hybride !